Que se passe-il au Haras du Pin ?

Sylvia Flahaut 10 janvier 2024

Plusieurs démissions, une association organisatrice de concours qui jette l’éponge, une directrice qui renonce à son poste… Que se passe-t-il au haras du Pin ? Après l’inauguration de la première tranche de travaux, que certains jugent pour le moins réussie, la situation du site est au cœur des débats. 

Dans les ex sites des Haras nationaux, on ne peut pas dire que les dernières décennies aient été un long fleuve tranquille, et le désengagement progressif de l’Etat a souvent créé des pertes de repères pour les agents des Haras, qui ont dû s’adapter à de nouvelles gouvernances, au regard parfois plus libéral. Est-ce le cas pour Le Pin ? Sans doute. Le lieu est chargé d’histoire – il a eu un rôle majeur dans l’élevage du cheval de sport en France, en introduisant certaines races sur le territoire national -, et a connu plusieurs rebondissements. Lorsque l’étalonnage passe du secteur public au secteur privé, le Haras du Pin n’est plus propriété de l’Institut français du cheval et de l’équitation, et passe sous la responsabilité conjointe du Département de l’Orne, de la Région Basse-Normandie et de l’État. Finalement, début 2022, c’est le Département de l’Orne, présidé par Christophe de Balorre, qui en prend la propriété. 

De gauche à droite : Jean-Marie Denoix (CIRALE), Serge Lecomte (FFE), Hervé Morin (Région Normandie), Christophe de Balorre (Conseil Départemental de l’Orne) et Sébastien Jallet (Préfet de l’Orne) lors de l’inauguration du PISE en octobre 2023. Photo : David Commenchal / CD 61

Plusieurs directeurs se sont succédé à la tête du site : Franck Le Mestre, aujourd’hui à la tête du Pôle international du cheval de Deauville (PIC), Sophie Cellier (désormais directrice du Parc Départemental de l’Isle Briand, au Lion d’Angers), Serena Poucet et Sébastien Leroux, arrivé en 2019 au Pin en tant que chargé des grands projets et du développement du site. Côté sport, certaines associations, à l’instar d’Ustica ou de la SHR de Gacé, pour ne citer qu’elles, ont commencé à organiser des concours sur le site au début des années 2010, lui conférant une véritable dynamique. “A cette époque, Le Pin tournait bien, comme un pôle qui a besoin de quelques rénovations pour répondre aux exigences du sport“, indique l’une de nos sources, qui préfère conserver l’anonymat. “Il y avait des concours d’avril à octobre et je pense que les associations s’y retrouvaient financièrement.” 

2022, point de bascule

A quel moment Le Pin a-t-il commencé à faire parler de lui, et à susciter certains commentaires négatifs concernant sa gestion ? “Je crois qu’il y a eu un point de bascule en début d’année dernière, lorsque le Département est devenu propriétaire et seul gestionnaire du site“, poursuit notre interlocuteur. “Petit à petit, il y a eu des changements difficilement compréhensibles. Et je pense qu’il y a des règles qui peuvent s’appliquer dans une collectivité, mais pas dans un haras. On a commencé à voir de nombreuses personnes démissionner.” Problèmes de management, problèmes de relations humaines, manque de stratégie, remise en question des savoir des dirigeants sur le volet cheval… Différentes expressions sont utilisés pour décrire une situation, que notre source ne met pour autant pas à la charge de Sébastien Leroux, passé directeur du haras à la suite de Serena Poucet. 

Ph. Coll. PISE

Malgré tout, et après l’arrivée en septembre dernier d’une nouvelle directrice en charge du Pôle international des sports équestres (PISE) nouvellement construit, Anne Hebrard, l’inauguration de la première tranche de travaux du Pin (dont le coût total s’élève, rappelons-le, à 24 millions d’euros), a lieu en grande pompe. La direction programme dans la foulée pas moins de cent-dix jours de compétition pour 2024, sans forcément prendre en compte l’avis d’autres organisateurs du territoire d’ailleurs, ou l’historique du calendrier de compétition. “Il y a une volonté de rentabiliser“, pointe une autre source. “Il y a une forme de paradoxe avec le Haras du Pin. Aujourd’hui, on a d’un côté un site sportif magnifique, avec des aménagements modernes et techniques, et, de l’autre, une gestion qui semble un peu patiner et qui se demande comment le rendre réellement opérationnel.

Aujourd’hui, on a d’un côté un site sportif magnifique, avec des aménagements modernes et techniques, et, de l’autre, une gestion qui semble un peu patiner et qui se demande comment le rendre réellement opérationnel

Au regard des dépenses faites pour l’aménagement du PISE par le Département de l’Orne pour 14,04 millions d’euros (58,5 %), la Région Normandie pour 9,36 millions d’euros (39 %), et le Fonds Éperon pour 600 000 euros (2,5 %), la rentabilité est sans nul doute un mot qui revient souvent dans les débats entre les décideurs et principaux financeurs du projet. Ainsi, pour la première fois, il a été demandé à l’association Ustica, créatrice d’une véritable dynamique sportive sur le site ces dernières années, un engagement à hauteur de 80 000 euros, dont 10 000 euros pour “indemniser le Haras de l’impact de l’événement sur son fonctionnement touristique“. Mais les compétitions n’attirent-elles pas des spectateurs ? Pour d’autres raisons (que vous retrouverez dans le communiqué d’Ustica en cliquant ici), l’association organisatrice ne s’est pas franchement vue dérouler le tapis rouge pour sa manifestation. 

Une concomitance des actualités qui interroge

Bref, comme nous vous l’annoncions ce matin, l’association Ustica, par la voix de sa présidente, Valérie Moulin, a décidé pour la première fois depuis 2011 de jeter l’éponge et de ne pas organiser son traditionnel Grand Complet. Contacté par nos confrères de Ouest France par téléphone, Christophe de Balorre, le président du conseil départemental de l’Orne, répond que l’association Ustica voulait imposer une date déjà retenue pour une autre compétition.

Hasard ou non du calendrier, nos confrères de Ouest France annonçaient également, il y a deux jours, la démission d’Anne Hébrard, directrice du PISE. Dans les colonnes du journal, Sébastien Leroux indique que ce départ a eu lieu pour des “raisons strictement personnelles“, et “qu’une autre direction va se mettre en place dans les prochaines semaines, pour assurer la continuité des activités du Pôle.” La concomitance des actualités concernant le Haras du Pin est ceci dit surprenante.

Ph. Coll. PISE

Pour contextualiser, il ne faut pas oublier non plus que le Haras du Pin est situé sur un territoire très rural, un peu au milieu de nulle part, dans une zone où l’économie est assez peu développée. Organiser des manifestations de grande ampleur relève d’un pari somme toute risqué pour des structures associatives à l’équilibre financier fragile“, conclut cette source. “Son histoire est aussi intimement liée à son département, l’Orne, à l’identité très différente de celle de la Manche et du Calvados, qui ne ressemblent pas non plus. Sur le plan cheval, on fait face à une hydre à trois têtes, entre Deauville, Saint-Lô et Le Pin, qui ont sans doute du mal à trouver une complémentarité, se situant sur des territoires, certes normands, mais aux identités très différentes.

Quel avenir ?

Fort de ses nouvelles infrastructures, Le Pin trouvera-t-il une vitesse de croisière, sans faire table rase du passé et en capitalisant sur ses atouts ? Ses dirigeants, pour la plupart non issus de la filière cheval, parviendront-ils à faire de ces aménagements sportifs de qualité un incontournable des sports équestres, satisfaisant usagers (qui ont contribué à cet investissement) et n’oubliant pas les fidèles associations, tout en parvenant à un équilibre financier ? Au regard des investissements réalisés, la communauté équestre sera sans nul doute dans l’attente de manifestations de qualité. Mais n’en oublie pas pour autant les petites mains qui ont oeuvré au développement de son sport, beaucoup bénévolement. 

Crédit photo à la une: Ph. Coll. PISE