L’avoir à l’œil, ou comment savoir si mon cheval voit correctement

La rédaction 26 décembre 2023

Par Savina Blot-Dollfus

Pour de nombreux passionnés et connaisseurs du cheval, la vision de ce dernier reste un sujet complexe. Quelles sont les maladies les plus communes ? Comment les soigner ? Comment repérer une éventuelle gêne ou un problème ? À quels éléments prêter attention ? Éléments de réponse.

Chez le cheval, l’uvéite (inflammation de l’uvée, soit de l’intérieur de l’œil) et l’ulcère (plaie de la cornée, soit de la partie transparente en avant de l’œil) représentent 80% des pathologies oculaires observées. Par chance, des symptômes évidents alertent le propriétaire qu’une consultation médicale s’impose : œil fermé, œil qui coule, sécrétions jaunâtres, tâche dans l’œil. Pour autant, il est impossible pour le néophyte de différencier ces deux affections l’une de l’autre. Il est fortement déconseillé de s’automédicamenter, les principes actifs des différents collyres existants pouvant empirer les symptômes et nuire à la guérison. Les éleveurs seront particulièrement vigilants car la sensibilité cornéenne est réduite chez le poulain et diminue donc la douleur et son expression. Chez les plus jeunes sujets, le diagnostic des ulcères est alors souvent tardif et lié à l’apparition d’une tâche dans l’œil, synonyme d’infection.

Soigner jusqu’à 10 fois par jour

Comme pour toute affection de l’œil, la réussite du traitement passe avant tout par la disponibilité du propriétaire à l’administrer, parfois jusqu’à dix fois par jour et plus ! La bonne volonté du patient rentre donc rapidement en jeu et peut nécessiter la pose d’un cathéter sous-palpébral. Ce petit tuyau cousu sous la paupière permet d’injecter à distance raisonnable le médicament et facilite ainsi les soins en limitant le stress de l’animal et les dangers pour le soigneur. Le docteur Sarah Buisson, vétérinaire spécialisée en ophtalmologie, confirme : « il ne faut jamais négliger un œil qui coule. Les conjonctivites bénignes existent mais sont finalement peu fréquentes. Or, un œil endommagé se dégrade très vite. Il est primordial de poser un diagnostic rapidement si l’on souhaite mettre toutes les chances de son côté. La répétition des soins est également un facteur clé de réussite même si cela peut parfois être contraignant. »

20% des affections sont asymptomatiques

Les 20% des cas restants sont asymptomatiques. L’œil est ouvert, il ne coule pas. Pourtant, le comportement de l’animal interroge. Parmi les signes qui alertent : le cheval ferme les yeux dehors et les rouvre au boxe dans le noir, se met tête basse au fond de son boxe, ou encore l’œil qui devient flou ou une tâche apparaît quand on éclaire l’œil dans le noir. Au travail aussi, des comportements doivent mettre la puce à l’oreille : le cheval a davantage de réactions de peur lorsqu’il travaille à une main plutôt qu’à l’autre, il se décale fortement à l’obstacle sans pathologie locomotrice constatée, il saute exagérément haut ou marque un fort temps d’arrêt avant ses sauts, il se cogne sans raison ou a l’air de découvrir son environnement au dernier moment, etc. « Il n’est en revanche pas fiable de se fier au traditionnel geste brusque réalisé à proximité de l’œil : le mouvement effectué brasse de l’air et incite le cheval à fermer les yeux. Les chevaux bien manipulés restent également la plupart du temps neutres face à de telles démonstrations », précise le Docteur Buisson.

Plusieurs pathologies

Comme souvent, face au doute, mieux vaut consulter. Un bon examen sera réalisé dans une pièce noire, sous sédation. Le vétérinaire va analyser chaque partie de l’œil, de l’avant vers le fond de l’œil et une série de pathologies peuvent alors être diagnostiquées. Parmi ces dernières, en superficie de l’œil : la kératite non infectieuse. Cette pathologie est le plus souvent liée à une déficience du système immunitaire (kératite dysimmunitaire). L’identification de l’inflammation cornéenne est subtile et conforte le besoin d’un examen dans le noir. Il peut entraîner une photophobie, le cheval étant alors gêné par la lumière. Si toute la cornée est atteinte, la vue diminue inexorablement. Il n’existe malheureusement pas de guérison possible mais des médicaments à vie peuvent être prescrits. Une option chirurgicale peut également être envisagée. Le chirurgien procède alors à une kératectomie lamellaire superficielle : il scalpe la partie malade de l’œil et greffe à sa place une membrane amniotique. Cette membrane va apporter des éléments nutritifs à la cornée visant à la reconstituer. Les pronostics sont alors très favorables.

Parmi les pathologies de l’œil, se trouvent également les séquelles d’uvéites. Car les uvéites à répétition engendrent de nombreux troubles post-traumatiques : la pupille ne s’ouvre plus, la rétine se décolle, le cristallin s’opacifie (cataracte). Il n’existe pas de traitement pour ces conséquences d’uvéites mal soignées, la prévention étant donc le meilleur remède à tous les maux. La cataracte congénitale (donc présente à la naissance mais sans facteur héréditaire) peut en revanche s’opérer. Dès la naissance, l’éleveur remarquera que son poulain voit mal et que son cristallin est blanc. Sous anesthésie générale, le chirurgien va aspirer la partie blanche du cristallin pour le désopacifier. Les résultats sont probants et le poulain récupère rapidement la vue.

Autre pathologie possible : le glaucome (augmentation de la pression intra oculaire). Le liquide présent à l’intérieur de l’œil, appelé humeur aqueuse, est généré quotidiennement et s’évacue tout aussi régulièrement dans un renouvellement régulier. S’il ne s’évacue pas correctement, un surplus de liquide stagne dans l’œil, générant une augmentation de la pression. Cette pression comprime la rétine et entraîne donc une perte de vision. L’œil du cheval est ouvert, mais il va chercher à fuir la lumière, souvent en se mettant dans un coin du boxe la tête basse. Le propriétaire décrira une impression de mauvaise humeur. Il souffre tout simplement de migraine violente ! Les causes des glaucomes sont nombreuses : séquelles d’uvéite, tumeur dans l’œil. Il y a rarement de glaucome d’origine primaire. Un traitement médicamenteux existe en première intention, mais une chirurgie laser peut aussi être envisagée pour diminuer la production du liquide. Le chirurgien propose parfois de poser un “gonio implant” : ce tuyau microscopique intégré dans l’œil permet l’expulsion du liquide quand la pression devient trop forte. Pour autant, le glaucome emmène toujours à la cécité. Les traitements ne servent qu’à décaler la courbe de la perte de la vue. En dernier recours, quand les symptômes mettent en évidence une trop grande souffrance, il faut envisager l’énucléation.

Il se peut que, dans le fond de l’œil, le vétérinaire constate une dégénérescence rétinienne. Les causes sont le plus souvent externes à l’œil : un hématome, un abcès ou encore une tumeur peut comprimer le nerf optique. En l’absence de commémoratif particulier, un scanner permettra de mettre en évidence une lésion interne, le pronostic étant alors fonction de la nature de la masse. 

Il arrive enfin que le cheval ne voit rien malgré un œil à l’aspect parfaitement normal. On parle alors d’amaurose. Ce problème neurologique rare, congénital ou survenu à la suite d’un accident, ne peut être soigné, les liaisons oculaires avec le cerveau étant rompues.

Un cheval sur l’œil doit alerter 

Sans être malade, le cheval peut aussi, tout comme l’homme, présenter quelques déficiences visuelles. Il lui arrive même de loucher. Le vétérinaire expliquera alors au cavalier dans quelle position orienter la tête du cheval monté pour l’aider à mieux appréhender son environnement. « Mais c’est l’utilisation de sa vision binoculaire qui est le plus problématique pour le cheval sportif quand il souffre de troubles visuels », explique Sarah Buisson. Le cheval alterne vision monoculaire (chaque œil regarde sur un côté) et binoculaire (les deux yeux regardent la même image devant lui). La vision binoculaire est la plus utilisée par le cheval au quotidien. Si l’un des yeux voit moins bien que l’autre, le cheval n’en éprouve pas de difficulté particulière pour se mouvoir dans son environnement, même s’il peut être davantage surpris par des événements soudain survenant du côté où il voit le moins bien (en cas de myopie par exemple). A l’obstacle, en revanche, le cheval se sert prioritairement de sa vision binoculaire. L’image renvoyée par l’œil gauche et celle renvoyée par l’œil droit ne vont pas pouvoir se superposer en une image parfaite si les deux yeux ne voient pas de la même façon, contrairement à l’homme qui adapte l’information captée par ses deux yeux pour ne renvoyer qu’une seule image cohérente à son cerveau.  Si le cheval est myope d’un seul œil, il va voir apparaître devant lui une image floue et une image nette. Son cerveau n’est pas en mesure de se dire qu’il s’agit de la même image et de les superposer, il voit donc deux images à des distances différentes. Ce trouble de la perception va engendrer des réactions de peur chez le cheval : refus, saut exagérément haut, temps d’arrêt fortement marqué devant l’obstacle. Seul un examen optométrique permettra de déterminer le type de déficience et son degré.

Si des familles à lunettes existent chez les humains, il semblerait aussi que chez le cheval certains courants génétiques soient davantage porteurs de déficience visuelle. Pour autant, ces chevaux doivent-ils passer à côté de leur carrière sportive ? Verrons-nous bientôt sur les terrains de concours des chevaux porteur de lunettes de vue ou de soleil ? Au-delà de la performance, quel confort inimaginable pour nos partenaires à quatre pattes. Qui a déjà cherché ses lunettes à tâtons ne nous contredira pas !

Crédit photo à la une: Pixabay